À Maëlle


Avant, j’étais une fillette vive et enjouée. Mais, ces derniers temps, la tristesse me submergeait. Fleury, que j’avais vu naître et grandir, Fleury, le cheval que je montais depuis qu’il était assez grand pour me porter, Fleury était malade et moi, inconsolable. Le vétérinaire s’avouait impuissant à comprendre le mal qui le rongeait. Rien, pas même l’approche de Noël, ne parvenait à m’égayer. Depuis le début des vacances scolaires, je passais tout mon temps à l’écurie, partagée entre la crainte de le voir mourir et le désir de lui tenir compagnie.
Au point d’en oublier l’heure des repas.
« Sarah ! Sarah ! Où es-tu ? »
Silence.
« Viens vite, ma chérie ! C’est bientôt l’heure de manger. »
J’aurais bien voulu continuer à faire la sourde oreille, mais la note d’urgence qui perçait dans la voix de ma mère m’en dissuada.
« J’arrive, maman ! Je suis à l’écurie. »
Une dernière caresse à Fleury et je refermai la porte du box en soupirant. Je regagnai la maison en traînant les pieds, prévoyant déjà de m’emmitoufler dans mon sac de couchage et de dormir à l’écurie, la nuit prochaine, pour mieux veiller sur lui…


En entrant dans la salle à manger, je clignai des yeux, désorientée. Des guirlandes accrochées aux poutres et aux fenêtres, un sapin décoré de boules colorées, et, sur la table, la nappe des jours de fête et la belle vaisselle pour quatre couverts. Noël ! On était la veille de Noël et je l’avais totalement oublié ! Et si on était la veille de Noël, alors…
Je me retournai pour découvrir Tatie Barbe qui me tendait les bras en souriant. Je m’y jetai avec ravissement : Tatie Barbe était ma marraine, la bonne fée qui, depuis toujours, savait mieux que personne m’écouter et me consoler.
À cet instant, Maman entra dans la salle en poussant une table roulante, garnie de mets appétissants à l’odeur délicieuse. Papa la suivait, avec une bouteille de vin qu’il remontait de la cave. Aucun des deux ne me posa la moindre question ; ils connaissaient bien leur fille et son amour des animaux. Ils feraient ce qu’ils pourraient pour alléger mon chagrin, mais je savais qu’en leur for intérieur, ils s’étaient résignés : Fleury souffrait d’une maladie non identifiée, et il allait mourir.
Ce réveillon ouvrit une parenthèse de pur bonheur au milieu de jours gris et tristes. On entonna des chants de Noël mais aussi de vieux airs de rock que Tatie Barbe jouait à la guitare tandis que Papa faisait tournoyer Maman ! Je ne m’étais pas amusée comme ça depuis une éternité !
La tradition familiale voulait qu’on déballe les cadeaux au matin du vingt-cinq décembre. Une nuit à attendre. Une nuit blottie sous la couette, à guetter, par la porte entrouverte, les pas du père Noël. Le plaisir de l'attente décuplant celui des cadeaux. Mais cette année, c’était différent. Au moment d’aller au lit, le chagrin est revenu en force, et j’ai supplié :
« Maman, je peux aller dormir à l’écurie, auprès de Fleury ? »
Les adultes échangèrent un regard. À l’évidence, ils s’attendaient à cette requête. Les yeux inquiets de ma mère rencontrèrent la mine triste de mon père, mais, à ma grande surprise, c’est Tatie Barbe qui a répondu :
« Tu es trop jeune pour aller dormir seule à l’écurie…
— Mais, Tatie…
— Laisse-moi finir, ma puce. Je pense que tes parents seront d’accord si je viens avec toi.
— Oh, Tatie ! Ça serait formidable ! »
Elle ne pouvait pas me faire plus beau cadeau.


Une demi-heure plus tard, nous étions confortablement installées sur une botte de foin odorant, emmitouflées dans de chauds duvets de montagne. L’état de Fleury n’avait pas empiré et je reprenais espoir. Je retrouvais le sourire, aussi, et le goût de Noël, à chuchoter dans le noir avec ma marraine. Je me souviens lui avoir raconté ce que serait ma vie, plus tard, lorsque je serais grande : je voulais être palefrenière pour passer tout mon temps avec les chevaux – le plus beau métier du monde !
Ce qu’il y a de bien, quand on dort à la belle étoile ou à l’écurie, c’est qu’on s’immerge dans la nature. L’été, on est bercé par les chants des grillons ; l’hiver, ce sont les chevaux qui se couchent, se lèvent, actionnent leur abreuvoir automatique, mâchonnent du foin… Et aussi, on entend la cloche du village, dans le lointain.
C’est pour cela que je sais quelle heure il était lorsque j’ai entendu les grelots : les douze coups de minuit venaient juste de sonner.
J’ai enfilé mon anorak par-dessus mon pyjama, glissé mes pieds dans mes snow boots, et je me suis faufilée hors de l’écurie, sans un bruit, pour ne pas réveiller Tatie Barbe. Malgré les nuages épais qui masquaient la lune, je pouvais voir comme en plein jour. Une lueur argentée éclairait la cour et des clochettes retentissaient de plus en plus fort. Elles jouaient le même air que ma vieille boîte à musique, celle que Maman mettait en marche auprès de mon lit, quand j’étais bébé. Et là… j’ai vu arriver vers moi une sorte de grande luge en bois massif, tirée par un gros chevreuil boiteux, et guidée par une silhouette emmitouflée dans un châle rouge vif.
Je me suis frotté les yeux et les ai rouverts en grand. Non, pas un chevreuil : un renne ! Un renne magnifique, le poil luisant, l’œil vif, les narines frémissantes. Mais blessé au pied.
À ce moment, le conducteur du traîneau m’interpella :
« Sarah, peux-tu soigner Tempête ? »
Je ne me suis pas posé la question de savoir comment le père Noël connaissait mon nom, je me suis juste demandé si le produit que Papa utilisait pour nettoyer les blessures des chevaux était valable pour les rennes. Et puis, j’ai arrêté de me poser des questions.
J’ai examiné son pied : un caillou était coincé dans son sabot, entre ses deux doigts bizarres. Il ne portait pas de fers ; ça devait trop glisser sur la neige. Et au moment où j’ai pensé qu’il n’y avait pas de neige dans notre région, j’ai remarqué que de gros flocons tournoyaient autour de nous avant de se poser délicatement à terre… Ça formait comme un tapis  moelleux sur lequel le traîneau pouvait glisser en douceur.
Après avoir soigné Tempête, je l’ai caressé et j’ai gratouillé sa tête, juste en dessous de ses bois. Mais le père Noël semblait bien embêté. Je sentais qu’il voulait quelque chose et je pensais qu’il allait tourner autour du pot, comme le font les grandes personnes lorsqu’elles ont un truc important à dire aux enfants, mais il m’a surprise en m’expliquant franchement :
« Sarah, je ne peux pas continuer ma tournée avec Tempête, il a besoin de repos. Prête-moi un cheval ! Je te le ramènerai à l’aube, avant que ta famille ne se réveille, et je repartirai avec mon renne. Le traîneau sera vide et Tempête sera bien reposé. »
C’est ainsi que j’ai prêté un cheval au père Noël. Une jument de trait, robuste, que Papa louait avec une carriole pour les mariages, au printemps. Sa robe alezane et ses crins lavés, plus clairs que le reste de son corps, lui avaient valu son surnom : « la Blonde ».
La Blonde a tiré le traîneau du père Noël tandis que je gardais Tempête. Je l’avais installé dans un box vide à côté de celui de Fleury, et ils ont passé la nuit à se cajoler par-dessus le mur qui les séparait. Je craignais un peu que Tempête ne fasse mal à Fleury avec ses bois lourds et encombrants, mais il était très doux et attentionné, et léchait l’encolure de mon cheval avec application. Fleury, lui, mordillait la barbichette du renne, qu’il attrapait entre ses lèvres, comme il le faisait avec mes cheveux lorsqu’il était poulain. C’était très drôle de les voir jouer ainsi. À un moment, j’ai entendu un rire en écho au mien. Je me suis retournée pour découvrir que Tatie Barbe nous regardait d’un air complice, sans manifester le moindre étonnement.
Nous avons attendu la fin de la nuit. Au retour du traîneau, les clochettes jouaient une musique guillerette, comme si elles étaient contentes, elles aussi, d’avoir accompli leur mission. La Blonde était fringante, pas fatiguée le moins du monde, au contraire ! 
Le père Noël et Tatie Barbe se sont salués comme de vieux amis, et il m’a dit :
« Sarah, grâce à toi, j’ai pu accomplir ma mission. Tu mérites un cadeau de Noël spécial : que désires-tu ? »
Je ne m’y attendais pas et ne savais trop que demander. Après tout, j’avais passé une nuit de rêve et la seule chose qui m’importait… Je lui ai répondu :
« Je n’ai envie de rien, père Noël ! Je veux juste que Fleury guérisse !
— Mais ça y est, regarde ! »
J’ai regardé, je veux dire vraiment regardé. Je suis entrée dans le box de Fleury, je l’ai caressé, j’ai observé la couleur de ses yeux et de sa bouche, comme le vétérinaire lors de ses visites, et j’ai vu qu’il était en pleine forme. Mon cheval était guéri ! 
Le père Noël a repris :
« Tu trouveras tes cadeaux au pied du sapin, comme d’habitude. Tes parents seront heureux de te voir les déballer.
— Oh, merci, père Noël !
— C’est moi qui te remercie, Sarah. Nous nous reverrons l’année prochaine, petite reine de Noël. »
Il me fit une grosse bise sur la joue et s’inclina cérémonieusement devant Tatie Barbe. Mais j’ai vu qu’en se relevant, il lui avait adressé un clin d’œil. Il attela Tempête qui allait beaucoup mieux, lui aussi, à croire qu’il n’avait jamais eu mal au pied. Et le traîneau s’envola, ne laissant qu’une piste de neige immaculée.
En regagnant la maison avec ma marraine, je lui ai demandé : 
« Dis, Tatie Barbe, pourquoi le père Noël m’a-t-il appelée petite reine de Noël ?
— Ça, il faudra lui demander, mais il a sûrement de bonnes raisons… » me répondit-elle avec un petit rire.
Sur le coup, je n’ai pas compris quelles pouvaient être ces raisons. J’ai pensé que c’était parce que Sarah signifie princesse, ou encore qu’il avait voulu faire un jeu de mots entre la reine et le renne…
Mais le père Noël est revenu tous les ans ; il m’a appris à guider le traîneau – à tenir les rênes ! Ce n’est pas si compliqué, finalement. Et, depuis quelques années, je l’aide dans sa tournée. Comme Tatie Barbe avant moi.
Et Fleury ? Eh bien, Fleury se porte à merveille. Il passe son temps à jouer avec les jeunes rennes et s’est fait pousser un poil long et dru comme le leur. Aucun risque qu’il s’enrhume !

Lucie Chenu

2009, Destination Noël, Jacques Baudou dir.

2010, Il était 7 fois, éd. Argemmios, Nathalie Dau dir.